Sens et médiation. Actes du congrès de l’AFS 2015

de | 30 juillet 2016

SENS ET MÉDIATION

En hommage à Claude Zilberberg

Actes du congrès de l’Association Française de Sémiotique

Université du Luxembourg, 1-4 juillet 2015

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AFS Éditions

ISBN 979-10-95835-00-4

Publication en ligne, juillet 2016

Coordinateurs

Denis BERTRAND

Marion COLAS-BLAISE

Ivan DARRAULT-HARRIS

Verónica ESTAY STANGE

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Comité scientifique

Sémir BADIR – FNRS – Université de Liège – Belgique

Pierluigi BASSO FOSSALI – Université Lumière Lyon-II – France

Denis BERTRAND – Université Paris 8 – France

Anne BEYAERT-GESLIN – Université de Bordeaux 3 – France

Jean-François BORDRON- Université de Limoges – France

Bernard DARRAS – Université Paris I – France

Ivan DARRAULT-HARRIS – Université de Limoges – France

Maria Giulia DONDERO – FNRS – Université de Liège – Belgique

Veronica ESTAY STANGE – Sciences Po Paris – France

Jacques FONTANILLE – Université de Limoges – France

Anne HÉNAULT – Université Paris-IV Sorbonne – France

Odile LE GUERN – Université Lumière Lyon-II – France

Jean-Marie KLINKENBERG – Université de Liège – Belgique

Audrey MOUTAT – Université de Limoges – France

Nanta NOVELLO PAGLIANTI – Université de Franche-Comté – France

François PROVENZANO – Université de Liège – Belgique

Alessandro ZINNA – Université de Toulouse – France

 

Préface

Les sciences humaines ont toutes, d’une manière ou d’une autre, le sens pour objet. C’est pourquoi les sémioticiens, qui se définissent précisément comme des professionnels du sens, s’interrogent parfois sur ce qui fait le propre de leur discipline. Qu’ils appréhendent les problématiques de l’espace et du temps, de l’éthique et de l’esthétique, de la transmission ou, comme ici-même, de la médiation, ils doivent justifier, non par principe mais par le faire, ce qui distingue leur démarche de celle du philosophe, du linguiste, de l’anthropologue ou du sociologue lorsqu’il s’empare de ces mêmes objets d’étude ; et les sémioticiens doivent aussi faire comprendre ce qu’on peut espérer des résultats de cette démarche en termes de nouveauté, d’efficacité et de délivrance de l’inaperçu.

Le présent ouvrage apporte à nos yeux une réponse à cette attente dans la mesure où il illustre bien, sur un concept de haute transversalité, le propre de la sémiotique. Sa caractéristique centrale est d’être d’abord une sémantique. Elle a pour objet les opérations signifiantes du langage, s’attachant précisément à la manière dont les mots en discours filtrent l’appréhension des phénomènes ; et à la manière dont les phénomènes eux-mêmes, à l’inverse, débordant les segmentations du langage, invitent à réinterroger sans cesse leur ajustement réciproque. Elle pousse cette investigation langagière dans deux directions simultanément, en extension – du mot au texte, du verbal au visuel et aux différentes modalités du sensible – et en intension – de la sémiose perceptive, « logos à l’état naissant » (Merleau-Ponty), aux articulations les plus élaborées des langages, de leurs modes d’énonciation, de leurs supports technologiques et de leurs réalisations sociales.

Le cas du concept de « médiation » est particulièrement riche de ce point de vue, dans la mesure où il accompagne cette transversalité de bout en bout. Comme le montrent les nombreuses contributions de l’ouvrage, si énergiquement structurées dans l’introduction de Marion Colas-Blaise, le sémantisme de « médiation » est déployé dans les directions les plus diverses. Cette ouverture, assumée, se trouve au principe même du projet : le succès de la notion dans les sciences humaines aujourd’hui, comparable à celui du mot « structure » à une autre époque, est au cœur de notre interrogation. Il fait énigme : qu’ajoute-t-il donc à « relation » ? Comment supplante-t-il « communication » ? Ne fait-il pas entendre le bourdonnement du conflit sous-jacent à tout lien social ? Est-il, tout comme le motif de la « rassurance », le symptôme d’une inquiétude ? Mais, au delà de ces questions, le sémioticien y voit aussi une menace : il sait que, pour tout lexème, l’extension de ses emplois et de ses compatibilités discursives se paie d’une perte de densité sémique, et qu’il risque, au fil de ses applications, de se trouver vidé de tout sémantisme. Si le champ de référence de « médiation » concerne aussi bien l’événement sensible et la donation élémentaire du sens dans l’acte de perception que les élaborations technologiques de la médiatisation dans les interfaces numériques avec leurs effets sur la communication sociale et politique dans le monde contemporain, il était indispensable de tracer les chemins qui assurent le passage d’un pôle d’acception à l’autre. C’est donc cette polysémie qui devait être examinée, comprise, évaluée. Elle est ici soumise à l’architecture heuristique de la sémiotique dont les différents infléchissements théoriques sont sollicités (traditions saussurienne et peircienne, sémiotique tensive, sémiotique des instances énonçantes et des interactions, etc.) de même que les relations avec les autres disciplines (phénoménologie, herméneutique, sciences cognitives, anthropologie, sociologie) à travers le laboratoire étendu de ses champs d’exercice (écriture, arts, médias, thérapie, communication numérique et jeux vidéos, publicité et design, automobile et robotique, etc.).

La « médiation » lance un défi à la sémiotique. Le défi du sens. Si celle-ci peut le relever, c’est parce qu’elle assume l’impérieuse nécessité de la construction théorique pour faire face à la complexité des phénomènes de langage. Ne serait-ce que sous les formes désormais élémentaires d’une paradigmatique et d’une syntagmatique. Soumise à ce double éclairage, la « médiation » est un véritable cas d’école : la diffusion sémantique de ses emplois menaçait le terme d’évanescence, et le voici resserré autour de ces deux polarités. Du côté de la paradigmatique, le souci de l’élaboration définitionnelle l’emporte, avec les variations lexicales et les proximités sémantiques, adossées aux exigences méthodologiques de la description. Une utopie s’y dessine peut-être : celle d’un affinement sans cesse plus élaboré de la segmentation, jusqu’aux plus infimes frontières, comme pour épuiser le sens et les champs d’application de la notion. Du côté de la syntagmatique, dont l’enjeu est de contrôler l’expansion de l’approche paradigmatique, ce sont les formes du lien qu’induit la médiation qui deviennent essentiels : un lien menacé entre des parties sur l’horizon d’une totalité. La médiation présuppose ainsi la conflictualité au sein d’un contrat. Dès lors, les formes narratives et passionnelles de la sémiotique sont directement engagées, de même que l’assomption énonciative : avec son horizon éthique de responsabilité, l’énonciation se trouve mise en jeu dans l’exercice de la médiation, fût-elle – et a fortiori – d’ordre médiatique. La composition du volume adopte quant à elle une forme génétique : depuis l’émergence de la médiation dans le sensible, avec l’élaboration de son concept, jusqu’à ses manifestations concrètes, avec ses dispositifs et ses technologies, en passant par les interactions sociales, avec les conditions du partage intersubjectif, à la fois cognitif et sensible, contractuel et polémique.

Cette double mise en perspective – liée à l’économie générale du langage d’un côté, et à sa mise en œuvre progressive de l’autre – n’a pas seulement pour objet de faciliter la lecture. Elle apporte aussi, en tant que forme du contenu, la contribution de la sémiotique à la réflexion aujourd’hui nodale sur la médiation au sein des sciences humaines et sociales.

Denis Bertrand

Président de l’AFS

SOMMAIRE

Préface, par Denis Bertrand

Introduction

Pour une sémiotique de la médiation : théories et pratiques, par Marion Colas Blaise

Sens e(s)t médiations, par Gian Maria Tore

Composition de l’ouvrage, par Verónica Estay Stange

I. Médiation-fonction : l’engrenage de la sémiose

  1. La médiation : fortune d’un concept, par Denis Bertrand
  2. Médiation et sémiotique de l’intervallepar Luisa Ruiz Moreno
  3. Relation, médiation, énonciation, par Jean-François Bordron
  4. Mediation and proprioception, par Rodrigo Antunes Morais, Antonio Roberto Chiachiri Filho et Flavia Mantovani
  5. Lictions et sens dans l’expérience muséale : capter le bricolage du réel pour faire corps avec le monde, par Fanny Bougenies, Sylvie Leleu-Merviel et Daniel Schmitt
  6. Médiation urbaine. Expérience sensible et sens de l’espace, par Patrizia Laudati
  7. Médiation, communication, échange, énonciation : sémiose, où est-tu ?, par Jacques Fontanille

II. Médiation-interaction : le sens partagé

  1. De quoi la médiation est-elle médiation ?, par Michel Costantini
  2. Médiation et remédiation dans le champ art-thérapeutique, par Ivan Darrault-Harris
  3. Quelles pratiques sémiotiques pour quelles médiations ?, par Anne Hénault
  4. Médiation et individuation : Marielle Macé et Jean-François Bordron, hérméneutique de la lecture et sémiotique intégrée, par Thomas Vercruysse
  5. La construction du sens dans le discours du football : essai d’une sémiotique applicable, par Anicet Bassilua
  6. <Métabolisme>, un outil de diagnostic et de médiation produit par la sémiotique pragmatique théorique et appliquée, par Bernard Darras

III. Médiation-régulation : le sens en société

  1. Le poids éthéré de la médiatisation, De la matérialité diaphane du média à son investissement comme environnement, par Pierluigi Basso Fossali
  2. La mémoire comme médiation sémiotique : valeurs, stratégies et figures de la reconnaissance, par Antonino Bondì
  3. Radio, remédiation, mémoire, par Andrée Chauvin Vileno, Séverine Equoy Hutin
  4. Exposing exoticism – the near and the far in the exhibition context, par Elisa De Souza Martinez
  5. Comment éclairer le concept de forme de vie à la lumière de la théorie des mondes possibles ?, par Alain Perusset

IV. Médiation-médiatisation : spectacles du sens

  1. Le discours intolérant sur Internet : tension, signification et énonciation, par Diana Luz Pessoa de Barros
  2. Médiations, remédiations et supports : le microblogging twitter, par Nanta Novello Paglianti
  3. La critique journalistique des cédéroms et des jeux vidéo : une médiation des nouvelles normes critiques numériques ?, par Annick Batard
  4. Entre médiations sociotechniques et langagières : approche sémiodiscursive de l’imaginaire religieux de la communication, par Amaia Errecart
  5. Le croisement entre vintage et avant-garde dans la publicité contemporaine, par Maria Pia Pozzato

 V. Médiation-support : technologies du sens (1) (2) (3)

  1. L’interface : un espace de médiation entre support et écriture, par Alessandro Zinna
  2. Une réflexion sémiotique sur le déterminisme technologique et le concept de médium, par Piero Polidoro
  3. La matière et la technique comme dispositifs de médiation. Le cas des Cartes-Tapisseries d’Alighiero Boetti, par Valeria De Luca
  4. Analyser la matérialité médiatique et l’expérience immersive dans Sequenced : sémiotique, intermédialité et anthropoloie de la communication, par Marie-Julie Catoir Brisson
  5. Digital art: when mediacy becomes remediation, par Audrey Moutat
  6. La logique cachée du véhicule autonome : un idéal d’absence de médiation, par Éric Enrègle
  7. Présence et médiation robotique, par Anne Beyaert-Geslin