Séminaire de sémiotique 2016-2017

de | 26 février 2017

Séminaire International de Sémiotique à Paris

2016-17

L’invention :

agencements critiques entre thésaurisation, imagination et programmation

Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme Maison Suger

16, rue Suger 75006 Paris (M° Odéon)

Mercredi, 13h30-16h30

Texte de présentation

L’étude de la transmission nous a montré, ces deux années passées, qu’il s’agissait là d’une syntagmatique dont le parcours était loin d’être homogène. Les nombreuses discontinuités repérées indiquent la nécessité de trouver des sutures narratives et de reconnaître la dimension affective d’une aventure du sens. Ainsi, la transmission requiert une certaine appropriation de la part des énonciataires, ce qui suppose souvent de nombreuses médiations[1], lesquelles peuvent devenir aussi le point de départ d’une diffraction des parcours. La séquence canonique {médiation, transmission, appropriation} peut alors se décliner en agencements de stratégies et de tactiques, de revendications et de concessions. Une série de tensions dialectiques semblent encadrer les actes de reprise et de changement dans la transmission, ce qui peut conduire à les reconnaître comme des représentations dans la négociation des opérations sur le sens hérité (ressource, patrimoine, horizon).

Dans ce contexte, le thème de l’invention nous a semblé pouvoir déployer une nouvelle direction de recherche pour cette année. L’invention en effet ne peut pas être isolée, et la perturbation de la séquence canonique qu’elle implique s’ouvre sur d’autres syntaxes. La vertu de l’inventivité doit s’articuler avec des aptitudes contraires : la constance par rapport aux tentations digressives, la fermeté dans la réalisation du projet face à la remise en cause des raisons, la persévérance vis-à-vis des contingences adverses. L’invention peut connaître des formes extrêmes, comme un projet « révolutionnaire » qui change des paradigmes entiers d’une culture, et des formes très affaiblies, comme la solution ad hoc dont la ligne programmatique est déjà intériorisée. La conscience historique de l’agir intensifie les représentations qui favorisent l’articulation toujours difficile entre l’invention et la constance programmatique, notamment lorsqu’une asymétrie temporelle se forme entre le travail de l’imagination créatrice et la lente transition qui accompagne l’implémentation sociale d’une solution inattendue, voire contre-intuitive par rapport à la mentalité dominante.

Tout cela montre l’enveloppement des pratiques par la dimension affective, avec cette attente de la résorption de discontinuité, de son actualisation et de sa validation en termes de résultats visés et d’effets collatéraux. Le discours programmatique doit aussi prendre en charge les créations qui sont devenues des traditions et accompagner ainsi une récursivité de l’invention soumise, en outre, à des conditions de résistance. Cette récursivité suggère une définition de l’invention comme opération qui consiste à projeter l’imagination, restituant à celle-ci non seulement sa dimension intersubjective (l’écrivant invente le potentiel d’imagination du lecteur), mais la présentant comme un facteur de sauvegarde au regard d’une cartographie accomplie et syntaxiquement figée des jeux de langage. G. Simondon[2], dans la lignée de H. Bergson, a pu ainsi décrire un cycle qui part des tendances perceptivo-motrices pour aller vers l’invention par le biais de l’image et de la symbolisation. Il s’agit au fond d’une syntagmatique de forme hélicoïdale dont de nombreuses propriétés restent à décrire.

Ainsi envisagée dans cette double perspective – en amont, celle qui la lie à la transmission, et en aval, celle qui l’attache à l’imagination –, l’exploration sémiotique de l’invention s’ouvre sur de nombreuses problématiques. En les parcourant, de la source à la cible, on peut ainsi suggérer les thèmes suivants :

  • Inventions des modèles de (conceptualisation) et des modèles pour (finalisation pratique) : discontinuités épistémologiques et généalogies technologiques ; expériences de pensée et programmes ; créativité débridée et codages procéduraux.
  • Relation de l’invention avec l’histoire : conjectures et anticipations, passé électif (mythisation) et idéalisation de l’avenir (utopie), redécouverte d’une tradition et futur passé. La tradition peut être vue en tant qu’innovation réussie : l’invention serait alors une sorte d’énonciation potentielle de l’histoire, avec sa projection (débrayage du projet), son cadre programmatique (déclinaisons figuratives) et son assimilation (embrayage dans les structures symbolique de la culture).
  • Inventivité et découverte : relations asymétriques ou formes de couplage entre elles ; constructivisme de la connaissance et « révélation » de la nature[3], validité et validation, vérité instaurée et vérification.
  • Formes d’engagement dans l’invention : de la paternité de la création (lien « consubstantiel » entre l’artiste et l’œuvre) à la production stochastique et aux machines célibataires qui nient la procréation d’inventions ultérieures (critique du lien entre art et activité critique) ; examen des postures programmatiques, depuis la création impulsive et déchaînée (action painting) jusqu’à la conception assistée par ordinateur ; problème de l’équilibre tensif, modulé éventuellement par des phases, entre spontanéité et attitudes professionnelles.
  • Relation entre invention, affinement et réalisation en tant que projet : parcours de l’imagination entre sa surface d’inscription initiale (non fiable : l’intuition peut « s’évaporer » rapidement dans l’esprit) et sa confirmation au moyen de processus cognitifs, affectifs, pragmatiques (objections/contre-objections sur la performativité des modèles et la faisabilité du projet, patience et persévérance, manipulations et tests de fiabilité).
  • Finalisations pratiques de l’invention qui la confient à des cadres programmatiques : conceptualisation, conception, réalisation des prototypes, reproductibilité optimisée, implémentation, brevets et droits d’auteur, thésaurisation ; cycles de l’invention et de l’innovation, obsolescences programmées, phases de progrès et de décadence mesurées à partir des innovations.
  • Transversalité de l’invention entre les domaines sociaux : impact épistémologique des inventions et réorganisation symbolique autour de leur affirmation ; leurs impacts sociétaux : singularisation et socialisation, conception individuelle et projet collectif, héritage et rotation des générations au pouvoir.
  • Appréciations culturelles d’un point de vue axiologique (éthique et esthétique notamment) : inventions anachroniques, latentes, ratées, dangereuses, ouvertement révolutionnaires, inimitables, etc. ; imaginaire de l’émancipation qui hante paradoxalement toute appartenance culturelle.
  • Dimension rhétorique de l’invention, liée aux discours sur la nouveauté, l’originalité, la sérendipité, l’exceptionnalité, et qui laisse à l’élaboration paratextuelle la tâche d’exhiber un caractère imaginatif (l’inventio[4]) ; dramatisation narrative de l’acte créateur à travers ses phases et esthétique du génie ; prestige des créateurs et attrait pour l’inventivité en tant que telle (dandy) ; créativité factice du kitsch.
  • Invention dans le champ linguistique : question de la néologie, ou invention de lexèmes contrastant avec l’impossibilité présumée d’inventer de nouveaux morphèmes (réservée à l’évolution diachronique incontrôlable) et créativité qui annonce un rejet des formes linguistiques (« matiérisme », recherche d’une réponse de la nature aux traitements des matériaux).
  • Perspectives anthropo-sémiotiques de l’invention en relation avec la fiction : imaginaires modaux hétéronomes (du conditionnement social aux théories du complot ou à l’anticipation d’horizons catastrophiques) et autonomes (autofiction, ambitions messianiques, etc.). De quel degré de fiction une forme de vie a besoin ? Quelles sont les formes d’appropriation de l’invention insoumise à la réalité ?

Cette vaste thématique de l’invention, déclinée ici depuis sa conception jusqu’à ses effets, dessine un programme pluriannuel de recherche. Les interventions au séminaire pourront sélectionner telle ou telle orientation ou aussi, naturellement, s’engager sur des voies inédites liées, directement ou non, au travail réalisé ces dernières années au sein de la communauté sémiotique. En particulier, on peut souligner l’intérêt d’innover en choisissant des thématiques et des sémiotiques-objets peu explorées par notre discipline, et en orientant cette innovation vers un dialogue interdisciplinaire susceptible de faire valoir notre tradition épistémologique, nos concepts heuristiques et nos instruments descriptifs. À ce propos, le séminaire insiste cette année sur une notion centrale dans les sciences humaines, de la phénoménologie à la sociologie en passant par la psychologie, celle de représentation. Cette notion, impliquée dans l’invention, constitue un front d’interrogation interdisciplinaire soumis à certaines contraintes qu’il nous appartient d’expliciter dans une perspective sémiotique.

Les coordinateurs pour l’année 2016-17

Pierluigi Basso Fossali & Jean-François Bordron

[1] Rappelons que la médiation et l’appropriation furent objets de colloques en 2015-2016, respectivement aux universités de Luxembourg et de Lyon II.

[2] G. Simondon, Imagination et invention, Paris, PUF, 2008.

[3] Cf. « Les procédures de découverte », Actes sémiotiques – Bulletin, VIII, 33, 1985.

[4] Les travaux de Claude Zilberberg sur la « nouveauté » d’un point de vue tensif, indiquent une voie à approfondir.

Programme du premier semestre

9 novembre 2016 – 13h30 Jean-François Bordron : « La place de l’image entre poïésis et praxis »

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Pierluigi Basso Fossali : « Le geste inventif, la trace réimaginée : nœuds représentationnels entre modalisations d’expérience et d’existence »

   
23 novembre 2016 – 13h30 Denis Bertrand : « Imagination, critique et création. Lecture sémiotique de Jean Starobinski »

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François Rastier : « L’invention artistique, une découverte ? » (discutante : Lia Kurts-Woeste)

   
7 décembre 2016 – 13h30 Ivan Darrault-Harris: « De l’invention picturale. Le cas exemplaire d’Albert Ayme (1920-2012) »

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Denis Vernant : « De l’invention, approche méthodologique »

   
4 janvier 2017 – 13h30 Jacques Fontanille : « Une invention majeure à la marge. Le cas du mouvement coopératif »

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Antonino Bondì : « Invention et Vérité(s). Entre imagination, imaginaire et institution »

 

   
18 janvier 2017 – 13h30 Anne Beyaert : « S’inventer par l’autoportrait » (discutant : Ludovic Chatenet)

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Jean-Pierre Bertrand : «   Des conditions de l’invention en littérature »

   
1er février 2017 – 13h30 Maria Giulia Dondero : « L’archive comme moteur d’invention »

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Nicolas Couègnas : « Invention et imagination matérielle »

 
15 février 2017 – 13h30 François Provenzano : « De l’inventio à l’intervention : perspectives rhétoriques sur l’invention »

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Victor Rosenthal : « Réalité de la fiction »

   
1er mars 2017 – 13h30 Alessandro Zinna : « Innovation, valeur-temps, prototypes et tendances »

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Paolo Fabbri : « Émergences de l’invention: focalisation et récit dans les expériences de pensée »

   
15 mars 2017 – 13h30 Marion Colas-Blaise : « titre à définir »

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Mathias Béjean : « titre à définir »

   
29 mars 2017 – 13h30 Didier Tsala Effa : « Interaction robotisée et personne âgée : formes résiduelles et invention d’un usage »

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Conclusions (ou une autre intervention)

   

La préparation de ce séminaire a été assurée grâce aux contributions de :

Thématique de l’invention suggérée par Jean-François Bordron

Texte d’orientation (en fichier attaché): Pierluigi Basso Fossali

Texte de présentation : Pierluigi Basso Fossali & Jean-François Bordron (avec la collaboration de Denis Bertrand

Supervision : Le Comité Scientifique (Pierlugi Basso Fossali, Anne Beyaert-Geslin, Denis Bertrand, Jean-François Bordron, Nicolas Couégnas, Ivan Darrault-Harris, Maria Giulia Dondero, Jacques Fontanille, Didier Tsala-Effa, Alessandro Zinna).