Séminaire International de Sémiotique à Paris

LA CONSTITUTION DES COLLECTIFS
CRÉATIVITÉ DE GROUPE, PROJETS PARTICIPATIFS ET RECONNAISSANCE INSTITUTIONNELLE

Le coordinateur pour l’année 2018-19
Pierluigi Basso Fossali

La constitution des collectifs

Au cours des deux dernières années du Séminaire, nous avons étudié les tensions entre les exigences d’institutionnalisation et les incitations à la créativité, jusqu’aux discontinuités promues par l’invention. Malgré sa présence explicite dans plusieurs contributions du cycle thématique sur les relations entre l’invention et l’institution, un aspect n’était pas pleinement focalisé, à savoir la dimension collective du renouvellement qui touche les institutions et les domaines sociaux.
Si la créativité individuelle peut être abordée de manière indirecte par la sémiotique, à partir de ses violations grammaticales et à travers ses productions textuelles, l’émergence d’un groupe est déjà une création objectivée : il y a des actes sémiotiques explicites de reconnaissance et/ou de promotion de la forme associative, ce à quoi se rajoute le fait que l’intelligence collective qu’elle manifeste est catalysée par (et se réalise à travers) des interactions. Des formes de sémiose et d’élaboration narrative sont soustraites à leur ancrage cognitif exclusif pour recevoir un caractère extroverti, des supports linguistiques, des prothèses médiatiques.

En intégrant les apports du paradigme de la cognition distribuée, la sémiotique peut permettre le passage de la description des fonctions exercées par des matériaux et des outils technologiques au véritable tissage polysémiotique de relations entre des acteurs incarnés et des représentations collectives ancrées dans un espace institutionnel. Ces relations en activent le potentiel d’actantialisation collective, y compris l’émergence d’une créativité énactée par les interactions en groupe (ex. le brainstorming).
Mais si l’on constate partout le fait que les institutions cherchent à promouvoir une intelligence collective, toujours nécessaire pour le renouvellement interne, à travers des équipes de travail, on doit aussi remarquer que les groupes qui émergent « spontanément » visent tôt ou tard des formes de systématisation interne et une reconnaissance institutionnelle externe.

Les langues semblent très prolifiques dans la lexicalisation des formes de collectivité (par ex., en français : associations, corps institutionnels, confraternités religieuses, cénacles artistiques et littéraires, groupes militants, syndicats, etc.), ce qui semble être le reflet des compromis prototypiques entre une dose de liberté associative (démarquage) et une acceptation des habitus communautaires (intégration).
L’appartenance de chaque acteur social, y compris un objet, à plusieurs agrégations et groupes en même temps, ne peut que problématiser le cadre de son rôle actantiel, la mobilisation locale de ses compétences, son implication dans une gestion délicate de plans axiologiques et téléologiques hybrides. Il s’ensuit que la résistance de certaines formes collectives dans les traditions d’un peuple ne parvient pas à cacher la fragilité constitutive des groupes, traversés par d’autres logiques d’agrégation et par des questionnements constants sur le rapport coûts/bénéfices de l’esprit associatif.

Les collectifs ne peuvent qu’être un objet d’étude électif pour la sémiotique. On sait bien que la quantité de tensions polémologiques qui traversent la société est toujours corrélée au volume et au raffinement qualitatif des productions sémiotiques. Banalement, les exigences de distinction entre les groupes et dans les groupes révèlent, en négatif, les prestations perceptives, pragmatiques, cognitives et affectives que chaque composante est censée assurer et, en positif, les traces qu’on veut laisser afin de changer le terrain de la confrontation et des (dés)accords possibles.
Si la sémiotique des formes de vie est un programme de recherche qui semble donner des instruments théoriques et méthodologiques fondamentaux pour aborder l’expérience de la collectivité et la compénétration de plusieurs formes identitaires, individuelles et collectives, il ne faut pas oublier l’opportunité de les étudier au travers des attestations discursives, d’analyser les attitudes énonciatives des groupes, la gestion de leur débat interne, les consignes et les délégations de tâches, l’exploitation participative des compétences à travers des protocoles de collaboration et des projets programmatiques de renouvellement axiologique et organisationnel.
D’une part, la constitution d’un « collectif » ne va pas de soi et la sémiotique a justement la tâche de discerner les formes et les phases d’émergence et de reconnaissance d’un groupe ; d’autre part, le collectif ne peut être détaché ni de son territoire, ni des formes de médiation qu’il utilise, ni du patrimoine qu’il cherche à défendre et dans lequel il se reconnaît.

Si l’interdisciplinarité sera la bienvenue dans la programmation des travaux, il est important de réactiver avant tout la réflexion sémiotique sur la prééminence de la constitution de l’actant collectif, constitution qui décide ensuite de la déclinaison des formes de narrativité. Une série de questions cruciales s’ouvre alors : comment produire le collectif à partir de l’individuel et l’individuel à partir du collectif ? Comment passer de l’agrégat au groupe ? Quelles sont les tensions méréologiques à l’intérieur des différentes formes d’association qui souvent se recoupent ? Comment a-t-on pu construire le « commun » dans une communauté ?
Nos tentatives de réponse à ces questions ne pourront que reprendre les réflexions sur le concept d’actant collectif que la sémiotique a réalisé par le passé (« Analyse sémiotique d’un discours juridique » de Greimas & Landowski, 1976 ; le numéro 34 des Actes sémiotiques, 1985 ; les numéros 71-2 des NAS, 2001 ; etc.), et profiter de contributions récentes (ex. Terres de sens de Fontanille et Couégnas, 2018). Cela dit, il est évident que la thématique choisie sollicite le regard des autres sciences humaines et que des confrontations interdisciplinaires seront indispensables.

Par exemple, une partie importante des recherches actuelles concerne les passions collectives et des apports récents de la psychologie et de la sociologie devront être mobilisés. Aujourd’hui on souligne notamment que le potentiel activationnel des émotions relève moins de l’individu que du groupe et, si la sémiotique a déjà reconnu les rôles importants des passions morales (culpabilité, embarras, fierté, honte, mépris, etc.), il faudra approfondir davantage l’étude des traces textuelles d’une conscience de groupe et de sa pression normative, en particulier quand le collectif doit prendre des décisions et accepter des compromis.

Quant à l’émergence d’une intelligence collective, on peut constater une quantité remarquable d’exemples qui font l’actualité et qui méritent une enquête sémiotique spécifique : (i) le travail d’équipe dans les sciences dures pour catalyser des découvertes et des inventions collectives ; (ii) les focus groups visant à faire émerger l’opinion publique (doxa), (iii) Wikipédia pour gérer une économie critique de la connaissance encyclopédique ; (iv) l’esthétique relationnelle pour donner lieu à des événements artistiques qui socialisent in vivo l’impact de la créativité sur les espaces normés et sur les habitus, (v) le crowdfunding et le crowdsourcing dans la production participative du monde de l’entreprise actuel ; (vi) les communautés virtuelles à travers les réseaux sociaux ; (vii) les banques de temps, les LETS (Local Exchange Trading System) et les SEL (Systèmes d’Échanges Locaux), etc. ; (viii) la ZAD (Zone À Défendre) qui exemplifie la relation entre acteur collectif et territoire.

* * *

Dans l’édition 2018-19, plusieurs séances seront co-organisées avec un centre de recherche français ou étranger afin de développer un axe thématique spécifique et avec l’idée d’intégrer dans la discussion des jeunes chercheurs (y compris les doctorants). Vu le sujet du séminaire, il nous semble important de souligner la dimension collective de la recherche sémiotique. D’ailleurs, on pourra aussi profiter des expériences positives des années précédentes concernant la présence des doctorants en qualité de discutants et l’organisation de tables rondes avec des jeunes chercheurs.

Informations pratiques

Lieu et horaire
Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme Maison Suger
16, rue Suger 75006 Paris (M° Odéon)
Mercredi, 13h45-17h00

Calendrier
7 novembre, 21 novembre, 5 décembre, 9 janvier, 23 janvier, 6 février, 27 février, 13 mars, 27 mars, 10 avril, 15 mai, 29 mai
Pour télécharger le calendrier, cliquez ici

Conseil scientifique
Pierluigi Basso, Denis Bertrand, Anne Beyaert-Geslin, Jean-François Bordron, Nicolas Couégnas, Ivan Darrault-Harris, Maria Giulia Dondero, Jacques Fontanille, Didier Tsala-Effa, Alessandro Zinna

 

Interventions et Enregistrements audio des séances

Date Intervenant (1) Intervenant (2) Thème Adresse de téléchargement
7 novembre Jacques Fontanille :
« La constitution de l’actant collectif comme préalable anthroposémiotique » *
Pierluigi Basso Fossali :
« Le groupe entre masses amorphes et communautés invisibles » *

Journée inaugurale en hommage à Claude Zilberberg

http://afsemio.fr/saisie/18-19/Seminaire_SaISie-07-11-18-Fontanille-Basso.Fossali.mp3.zip
21 novembre François Rastier :
« La fédération des sciences de la culture. Quelques enjeux intellectuels, scientifiques et académiques »
Veronica Estay Stange :
« Enjeux sémiotiques d’un collectif improbable : enfants de bourreaux pour les droits de l’homme »
http://afsemio.fr/saisie/18-19/Seminaire_SaISie-21_11_18-Rastier-Estay.Stange.mp3.zip
5 décembre Jean-François Bordron :
« Participation, diathèse et expression. Quelques réflexions sur l’actant collectif »
Ivan Darrault-Harris :
« Quand le groupe familial est menacé d’implosion. Mythologie et chocs événementiels : le cas Béatrice »
http://afsemio.fr/saisie/18-19/Seminaire_Saisie-05-12-18-Bordron–Darrault.Harris.mp3.zip
9 janvier

Journée organisée avec le Centre de Sémiotique et Rhétorique (Liège).
Coordinatrice adjointe : Maria Giulia Dondero

Maria Giulia Dondero : 1/ Gestualités de la collection
Enzo D’Armenio : 2/ Économie de l’influence
François Provenzano : 3/ Politique de l’immersion

Les technologies du collectif : gestualités de la collection, économie de l’influence,
politique de l’immersion
23 janvier Andrea Catellani :
« Comment la communication constitue les collectifs et les organisations :
entre sémiotique des interactions et approches communicationnelles des organisations »
Eric Fassin :
Titre à préciser

 

6 février

Première partie

Denis Bertrand : Titre à préciser

Deuxième partie : Table ronde

Inna Merkoulova : Titre à préciser
Marc Van Lier : « Tensions entre langues et dialectes »
Julien Thiburce : « « Les trottinettes ça fait chier tout le monde ». Valorisations individuelles et (dé)solidarisations d’un collectif dans la balade urbaine guidée »
Pierre-Antoine Navarette : « Du je individuel au nous collectif. Pour une communauté des singularités : la transindividuation dans les associations de jeux »

 

27 février

Journée organisée avec le CeReS (Limoges).
Coordinateur adjoint : Didier 
Tsala Effa

Nicolas Couégnas : « De l’actant collectif à l’actant social. Nouvelles applications écologiques »
Isabelle Klock-Fontanille : « Les collectifs-tampons »
Didier Tsala Effa : « Singularité et participation : l’actant collectif en mode mineur »

13 mars

Journée organisée avec le MICA (Bordeaux).
Coordinatrice adjointe : Anne 
Beyaert-Geslin

Anne Beyaert-Geslin : Titre à préciser
Ludovic Chatenet : Titre à préciser
Céline Cholet Titre à préciser
Annick Monseigne : Titre à préciser

Collectifs et commun
27 mars

Journée organisée avec PHILéPOL (Paris).
Coordinateur adjoint : Juan Alonso 
Aldama

Juan Alonso Aldama : « Réunir les incompatibles : pour une sémio-diplomatie »
Joan Spurk : « Nous et les autres : la constitution de collectifs dans l’espace public »
Pierre Halté « De la voix individuelle à la voix collective : la question du « on-locuteur » »
Valérie Brunetière : « Les collectifs hors les murs universitaires… quand on est une universitaire »

10 avril

Journée organisée avec IRMA (Luxembourg).
Coordinatrice adjointe : Marion Colas-Blaise

Première partie

Marion Colas-Blaise :
« Le « faire collectif » : modalités et défis de l’œuvre collective »

Deuxième partie : Table ronde

Gian Maria Tore : Introduction
Emmanuelle Pelard : « Communautés esthétiques numériques : faire œuvre dans les pratiques littéraires en réseau »
Edwin Lavallée : « Réflexion sur l’usage de la notion de « communauté » sur Youtube »
Seongjae Kim : « Masterclass du piano : rencontre et enchantement »

Théâtralité créatrices : (ré)énonciation et
collectivités émergentes
15 mai

Journée organisée avec PROJEKT_(Nîmes) et Médiations Sémiotiques (Toulouse)
Coordinateurs adjoints : Michela Deni et Alessandro Zinna

Alice Martin : « L’intelligence collectives dans les politiques publiques »
Michela Deni : « La construction de l’actant collectif par le design »
Alessandro Zinna : « Le design des existants : espèces et territoire comme actant collectif »

29 mai

Première partie

Lia Kurts : « Sciences de la culture : quel commun construire ? »

Deuxième partie : Table ronde
« Les collectifs et les communautés sémiotiques »

 

*Les textes des interventions sont disponibles dans l’onglet « Actes de séminaires : prépublications » dans la rubrique « Publications » ou en cliquant ici.

L’historique des thématiques du séminaire :

2017-2018 :  l’invention (II)

2016-2017 : l’invention (I)

2015-2016 : la transmission (II)

2014-2015 : la transmission (I)